Quand je suis arrivé à Porvenir, la porte d’entrée des San Blas, (Kuna Yala, pays des Indiens Kunas), par les joyeux tortillons autour des hauts fonds qui nous accueillaient, j’ai eu ce qui pourrait s’appeler un coup de barre. Un coup de barre, c’est voisin du coup de foudre. C’est juste un peu plus amariné comme façon de voir les choses. La jeune fille à l’accueil était très jolie. Sérieuse au premier contact, souriante au second. Le côté mythique de l’archipel, issu des lectures et des commentaires de ceux qui en revenaient, me titillait l’intérêt. Les commentaires étaient sans nuance: on a aimé, on n’a pas aimé. Les on-n’a-pas-aimé disaient: les Kunas sont comme ci ou comme cela, ils veulent de l’argent (les Indiens à un dollar), il est difficile de s’approvisionner en tout. 
Oui, ils ont un côté quémandeur: nous avons tout, et eux vivent de rien. Nous les faisons rêver, nous sommes un peu des Pères Noël qui arrivons avec nos gros bateaux-cadeaux. Au fond de leurs petits cayucos à fleur d’eau et pleins de poissons, langoustes, fruits ou mille et une petites choses à offrir, nous sommes les quelques dollars qui leur permettent d’accéder au XXIème siècle. Difficile de s’approvisionner? C’est relatif. Y a pas de Wallmart, mais il y a plein de pêcheurs qui nous livrent au bateau à peu près tout ce qui se pêche: langoustes, king Crabe, vivanos, conques… On peut trouver des pâtes et de la bière assez facilement…








Les cayucos à voile
Les Indiens Kuna sont d’excellents marins. En quelques minutes ils transforment leur cayuko, fabriqué à la hache à même un tronc d’arbre, en petit voilier élégant. Elleon est venu me demander de la toile pour “voiler” son cayuco. J’avais plein de retailles de sunbrela et de cuirettes qui m’embarrassaient. Il est parti joyeux me promettant toutes sortes de bonnes choses en retour. Faut dire que je lui avais modifié aussi sont harpon pour le rendre plus efficace.
Ils viennent de passer derrière le bateau. Je sais qu’ils vont travailler à leur finca (leurs plantations) sur le continent. Tous les matins, dans leur cayuco, ils traversent les quelques milles, parfois à voile si le vent le permet, le plus souvent à rame, pour prendre les sentiers qui mènent au fond de la jungle à leur culture: bananiers, cocotiers, manguiers, avocassier, etc. La récolte des mangues est commencée. Mes filets à fruits débordent. De limes aussi, d’avocats…
Ils viennent ainsi au bateau offrir leurs molas ou leur poissons ou leurs fruits, ou tout ça en même temps.

Le mola c’est un carré d’étoffe

Elle est arrivée dans son cayuco au bateau sous la pluie pour me vendre d’autres molas. Elle m’avait fabriqué une chemise pendant la nuit, disait-elle. Je lui ai achetée. Veuve, trois enfants. Je lui ai donné du savon, des hameçons, mon dernier shampoing et j’ai rechargé son cellulaire. Esmeralda, pas la grande, la vraie, habite Carti. Quand elle a vu mon petit drapeau Kuna, elle m’a demandé de le calquer pour en fabriquer…





S’il est un pays où les enfants semblent heureux et libres, c’est ici.












Le congresso

Le congresso est un petit gouvernement communautaire, avec un chef, le saila, qui préside essentiellement pour régler des problèmes locaux. Pas de tenues écourtichées (chemise sans manches ou culottes courtes) aux réunion du congresso.




L’éducation au premier rang des préoccupations

L’école est une valeur fondamentale chez les Kunas. à Playon Chico, les enfants de la maternelle au lycée sont bien pourvus.
Les toilettes autour des îles

Je suis chanceux, j’ai une toilette à bord pour mes eaux personnelles. Eux, pour leurs besoins, vont en périphérie du village dans ces étranges petits cabanons. Ça fait loucher au début. Puis on se dit qu’au bateau, tout va à la mer aussi, que c’est même plutôt ingénieux. Pas besoin d’un réseau complexe d’égouts de toute façon presque impossible à aménager. Techniquement pas de possibilité non plus d’installer un système de traitement des eaux brunes comme nous en avons dans nos villes.
Pas de pompes pour faire le plein.
Alors on vide et transvide en comptant les litres et en espérant que la mesure du gars est bonne.
L’ombre au mola: $$$
Les Kunas ont 2 monnaies: la noix de coco et le dollar. La noix de coco est leur monnaie traditionnelle. Ils l’échangent avec la Colombie contre des denrées. L’autre monnaie est le dollar Balboa de Panama, c’est à dire le dollar américain. Mais ne vous faites pas prendre avec une noix de coco dans les mains, même ramassée par terre, vous vous ferez accuser de vol. La noix de coco est Kuna. Les quelque 350 iles appartiennent à des familles Kunas et, comme elles sont à peu près toutes couvertes de beaux grands cocotiers, la monnaie coco est abondante. Abondante mais interdite aux cocos gringos que nous sommes tous supposés être. Gringo = blanc = pognon.
La deuxième monnaie est le dollar américain …qui est impossible à trouver aux San Blas. Je n’ai vu qu’une seule banque, celle de Nargana (Rio Diablo), et elle refuse de vous donner de l’argent sur votre carte de crédit. Le guichet automatique n’existe pas ici, comme c’est le cas dans les iles du Honduras ou au Guatemala. La première conséquence est que si vous n’en n’avez pas apporté suffisamment, vous serez condamné au poisson que vous prendrez. Et vous ne pourrez pas visiter les iles à l’est de Nargana. La deuxième conséquence est que, si vous emportez de grosses réserves dans le bateau, vous encouragerez la piraterie. On vous prendra pour une banque flottante facile à dévaliser la nuit avec une lancha rapide. C’est arrivé à 3 bateaux en décembre et en mars. À Punta Sal, au Honduras, Maroine, un bateau ami français parti du Rio Dulce pour venir ici et un bateau canadien … Le premier s’en est tiré en collaborant avec les voleurs, mais le deuxième a voulu se défendre et s’est fait tuer. En mars, le troisième a voulu faire de même à Guanaja, une des iles du Honduras que l’on croyait sure, et s’est fait durement tabasser: il a été chanceux, les bandits étaient moins vites sur la gâchette que les autres.
La frustration s’est donc un peu installée dans la partie est de l’archipel, quand on a vu, village après village, un cayuco s’approchant pour prélever la taxe locale Kuna pour les touristes. Elle est de 10$. J’avais déjà payé 183$ de droits d’entrée au Panama, puis 20$ aux San Blas à El Porvenir. Et voici que maintenant, on me collectait 10$ supplémentaire pour chaque ile-village visité. Le plaisir du nouveau s’est donc épuisé à Ailigandi quand mes amis de P’tit Bout 2 ont vu leurs réserves presque à sec. J’avais prévu le coup et m’étais apporté suffisamment de $ en très petites coupures. Mais les réserves baissaient dangereusement.
Je comprends donc la déception de certains bateaux qui sont passés ici avec peu de réserves. C’est comme de magasiner GROS pour Noël avec pas beaucoup de sous dans les poches…
Ailigandi, San Blas
Donc j’arrête ici ma “descente” vers le sud, vers la Colombie, toute proche. Je réalise que, demain matin, je “remonte”, c’est à dire que je vais devoir sortir les voiles tribord amure. Saurai-je encore le faire?! Je regarde le livre de bord: depuis Guanaja, Honduras, le 8 février, je suis bâbord amure pour les vents à dominante d’est. Plus de 2 mois sous la même allure. Je ris… Je calcule les distances: OPENCPN… Plus de 800 milles nautiques à voir le soleil dans le nez au départ des escales et dans le cul au coucher. … Je ris encore… Ce doit être pour ça que j’ai les lèvres “maganées”. Maintenant je vais pouvoir me faire griller autre chose…
Je retourne dans l’ouest, pour prendre à bord Caroline et Vincent qui viennent me rejoindre à Nargana pour de courtes vacances.

Au pays des omegas 3



Encore le Q qui me fait mal

Note pour les vierges offensées: c’est l’usure du soleil qui a usé l’usé. Mais on sent bien que l’usure vient d’ailleurs aussi.
La légende du perroquet de mer
Le perroquet de mer – je parle du poisson, bien entendu – a une drôle d’habitude la nuit: il s’entoure d’une bulle, d’une sorte de cocon de chrysalide.
Caro a pensé l’imiter…
Et voilà le résultat: un beau bébé déjà tout élevé et une sirène aguichante.




Le retour
L’avion de Caro et de Vincent vient de bouffer la petite piste d’El Porvenir. Un peu de nostalgie me titille le cœur, on eu beaucoup de plaisir pendant ces 15 derniers jours. Mais moi aussi je pars. Jean-Charles et Françoise ont le même sentiment que moi: on rentre. Le bateau est prêt pour refaire les quelque 680 milles jusqu’à Roatan où l’on veut arrêter faire une dernière crise de plongée. J’éprouve la même émotion à la sortie du pays des Indiens Kuna qu’à l’entrée. J’ai l’impression de quitter un lieu unique où pas trop de monde ne viendra, j’espère, pour tout …gâcher. J’écris le mot en pensant aux Américains, qui, avec leur pognon et leur manie de toujours tout vouloir évangéliser et standardiser dans leur intérêt… Passons, j’en aurais trop long à dire.
La remontée jusqu’à l’ile de San Andres se fera à 3-4 nœuds avec un courant dans le pif. On arrêtera dans cette ile pour faire le plein de diésel puis on décampera de ce bordel touristique pour le reste avec un vent favorable jusqu’à la hauteur des Vivorillos, où nous ne sommes pas arrêtés. Puis on se tapera du vent 20-30 nœuds plein portant jusqu’à French Harbour, Roatan.
West End, Roatan
La plongée. Il y a des moments de grâce dans une journée, une semaine, une année ou une vie. Là, c’est à l’heure près. J’en vis un presque à chaque fois que je plonge ici. Au Kuna Yala ou à Roatan. À la différence qu’ici s’y mélangent d’autres plaisirs. Je m’explique.
De savoir que j’ai une occasion d’aller plonger me procure le plaisir no un: le fantasme de ce qui sera si… Le second, au moment de la sortie, sera d’avoir repéré un site intéressant simplement à analyser les courbes de niveau sur une carte marine. Mais ce sont les suivants qui me ravissent. Quand, du dinghie, par exemple, je vois les sombres massifs de corail se dessiner sur un fond de sable turquoise. Mais plus encore, quand je me laisse basculer à l’eau et que le premier coup d’œil vers le fond me présente des formes (des cavernes par exemple) et des couleurs (les fonds marin arborent toutes les couleurs) sous le soleil des tropiques à en couper le souffle.
Alors les autres plaisirs s’accumulent exponentiellement. Quand je purge l’air de ma veste de flottaison et que je descends, que je respire dans le détendeur. Le détendeur me consacre en lui-même habitant d’une autre planète. Alors je me sens doublement en vie dans le monde des bulles. En contrôle de mon corps, de ma flottabilité. Je deviens poisson. Un poisson de surface mais aussi des profondeurs. Justement, le zodiac est amarré au-dessus d’un. Je ne vois pas le fond, même si la visibilité est exceptionnelle, plus de 30 mètres. Je suis le premier à l’eau et je descends pour attendre Françoise et Jean-Charles au fond. J’ai hâte de clencher vers le bas. Je veux dire le plus bas. Le premier pallier est à 10 mètres, le second à vingt, le troisième à 40. Je regarde plus bas il y a en un autre, qui, lui, semble plonger encore 30 mètres plus profond. Le manomètre m’indique 60 mètres. Plus haut, en contrejour dans le grand bleu, je vois mes compagnons de plongée qui ne me suivent plus. Ils ont atteint leur limite. Moi, elle est où la mienne? Je suis déjà allé 20 mètres encore plus bas. À Baie-Comeau, 80 mètres une fois. Je regarde le fond et me remets à la remontée à regret.
Je suis attiré par les profondeurs. Dans le fleuve St-Laurent, l’eau est sombre, mais ici c’est tout à fait différent. Le soleil, avec ses rayons qui plongent à la verticale, semble nous ouvrir une autoroute de confiance. Savez, ce bleu cobalt si caractéristique des Caraïbes, si bellement attirant. Si propice à la réflexion. Je me mets donc à penser que c’est là une partie de ma vie, cette recherche de profondeur. En littérature, en philosophie, à conduire une voiture, à skier. J’aime approfondir le style d’un romancier dans sa phraséologie, la vision d’un philosophe qui me permet d’expliquer des choses, le plaisir, sur la route, de bien découper une courbe, un virage en ski..
Mon roman Les 3 automnes traduisait bien cette recherche de la compréhension de l’inconnu. Je devrais dire de la compréhension de ce que je connaissais, mais si mal. Le jardin de nos quotidiens est bien plus profond qu’on le pense. Et là, dans la douce pénombre, j’en suis encore là. À occulter le Mal ou le Bien (c’est selon) des profondeurs.
Soudain, je ressens un léger essoufflement, une légère sensation de narcose. Faut pas que tu fasses le fou. C’est trop beau pour inquiéter Françoise et Jean-Charles. Pour m’inquiéter aussi. Car je suis un peu borderline en plongée. Comme partout ailleurs, j’aime marcher en équilibre sur les bords de la désobéissance et du risque… Alors je remonte les rejoindre doucement, un peu à regret.
Je recherche donc les tombants, c’est-à-dire ces champs de corail qui, soudain, plongent vers le bleu d’encre. Vers le vide cobalt qui me fera oiseau, planant à flanc de paroi. Sur fond de ce bleu mystérieux. Voilà le mot que je cherchais : le mystère. Le lieu privilégié. Le lieu des privilégiés, ceux qui sont limités à la plongée en apnée ou, pire encore, ceux qui n’ont jamais connu les fééries d’un jardin sous-marin manquent à ce rendez-vous du mystère. Ce petit moment d’angoisse au-dessus du vide. Sur terre, le vide est danger. Mort. Ici il est une belle tentation qui nous relie au mystère. Les couleurs chaudes s’estompent, les bleus et les verts enveloppent toutes les formes dans un voile uniforme, mais riche en nuances. Au développement des photos, on devra joueur du contraste éclairer un peu.
Atténuer. Réchauffer. Ouais Réchauffer…
Réchauffer… même l’eau étant à 29 C à la surface, et guère moins à 60 mètres.

Les projets
Voilà, j’ai fait le plein d’aventures pour cette année. Je peux rentrer à la maison, au Rio Dulce, puis chez moi au Québec. Une partie de la prochaine aventure de l’hiver prochain est déjà écrite par procuration grâce au guide nautique de Nigel Calder CUBA, L’ÎLE AUX 6000 KILOMÈTRES DE CÔTES… J’ai fait les cartes Raster du guide. Celles du Belize et du Yucatan aussi. Je me sens prêt.

Donc, l’itinéraire pour l’hiver prochain pourrait être le suivant (ici en jaune), du Rio Dulce, Guatemala, je ferais
le Belize,
le Yucatan (Mexique).
les côtes sud et nord (jusqu’à Varadero) de Cuba,
puis les Keys
jusqu’à la St-John River (Jacksonville) en Floride, où je laisserais le bateau
en attendant les Bahamas et les Antilles l’année suivante.
Bon été à tous